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Musique
Le chant d'un homme. - 1
Edité par EPM - paru en P 2025
Sur la case Départ, en 1966, il y a un jeune homme, un petit peu poussé sur scène par des copains d'école (de journalisme, à Lille), un jeune homme quand même un peu étonné d'être là même si chanter est pour lui, vraiment, naturel, familial, voire maternel, mais un jeune homme suffisamment culotté pour inaugurer ce jour-là sa carrière... en fermant la porte à La Carrière : Jacques Bertin a vingt ans, il n'est personne, il n'a jamais rien enregistré, tout juste vient-il de remporter un concours organisé par La Voix du Nord. Et voici qu'Eddie Barclay -qui, lui, justement, n'est pas personne (coco, t'as bien regardé sa veste ?)- lui propose un premier contrat, un de ces "contrats d'option" dont l'évocation fera quelques années plus tard, les délices courroucées des lecteurs d'un pamphlet tout bertinien : "C'était à Lille, en novembre 1966. J'avais juste vingt ans. Je venais de participer à un concours de chanteurs organisé par le quotidien La Voix du Nord. Je l'avais gagné, vous pensez ! A l'entracte, on m'entraîne dans un bistrot voisin où M. B... soi-même, armé de son cigare et vêtu de je ne sais quelle veste d'officier d'Empire me félicite, m'offre un verre et me propose un contrat. Je ne me démonte pas. Les jambes flageolantes, je demande à réfléchir. Le sous-fifre de M. B... me fait comprendre qu'en face de moi, attention, c'est bien M. B... soi-même et m'invite à mesurer ma chance en ma laissant entendre que le vent du boulet de la gloire ne fera pas tomber deux fois mon chapeau. Quelques minutes plus tard, fier comme on l'est à cet âge, je réponds non." La lourde porte du show-biz vient de claquer sur les doigts de l'apprenti-chanteur. Et l'excentricité de l'histoire, c'est que c'est quand même bien lui qui se l'est refermée tout seul, cette fichue porte, sur les doigts. Mais c'est qu'il y avait chez ce jeune homme -pas même vingt ans- une drôle de manie, appelons ça un principe, une règle, une évidence personnelle, enfin quelque chose qui porte plusieurs noms dont aucun ne dit exactement tout ce qu'elle est : exigence, rigueur morale, intransigeance, orgueil peut-être ou en tout cas suffisamment d'estime de là d'où l'on vient pour ne pas accepter d'aller n'importe où, une sorte d'implacable dignité qui faisait que les choses ne pouvaient se passer autrement, une dignité que, bien plus tard, dans une de ses "chansons-bilans" qu'il multipliera, il évoquera avec le souvenir des Amis de (sa) jeunesse, Jean-Max Brua, Gilles Elbaz, Jean-Luc Juvin et Jean Vasca, la "bande des cinq" : "A nous l'éternelle jeunesse / Qui parie tout, exigeant rien / Sauf la dignité - quoi ? qu'est-ce ? / Ce mot pas clair ? Eh ! Tintin !" . La dignité, comme une étoile du Nord, une lampe du tableau de bord . Et si le show-biz, convenons-en, n'a pas que des qualités, au moins ses portes, une fois fermées, tiennent-t-elles généralement bon. Elles tiendront. Avant même d'avoir pu y glisser un orteil, Jacques Bertin se retrouve donc définitivement "en marge du métier". Il a beau être un des plus grands poètes de cette époque où la poésie livresque s'est définitivement privée de lecteurs, le "métier" se passera de lui. Ainsi, dès 1966, le plus gros était-il fait. Il restait juste une vie à vivre, une vie d'homme qui chante, de chanteur qui dit "je", avec quelques sherpas magnifiques -Jacques Douai, Luc Bérimont, Albert et Odile Lévi-Alvarès- pour, au début, aider les choses à exister. Jacques Bertin aurait alors pu reprendre à son compte cette chanson de Félix Leclerc qu'il aime tant citer : "J'ai deux montagnes à traverser /Deux rivières à boire..." Les montagnes, il les a traversées, hautes, escarpées, pas évidentes, quoi ! Et aujourd'hui, quelque 27 albums plus tard, 22 en studio et 5 en public... plus quelques 45 tours , sans compter toute l'oeuvre écrite dans à peu près tous les genres littéraires : roman, théâtre, biographie, essai, pamphlet, chroniques, éditoriaux et articles divers, dictionnaire même, Jacques Bertin tient la lampe allumée .
CD1 : « La fine fleur » (1967), Récital N°2 (1968), 45 T (1967). CD2 : Récital N°3 (1970), Chansons et poèmes (1970), A Besançon (1974). CD3 : A Besançon (1974), Permanence du fleuve (1975), Domaine de joie (1977). CD4 : Domaine de joie (1977), Les visites au bout du monde (1980), Enfances (album collectif, 1978), Changement de propriétaire (1982). CD5 : Changement de propriétaire (1982), Ma vie, mon œuvre (1984), Bertin chante Bérimont (1988).