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La maison des crimes
La maison des crimes
Edité par Mozaik / Audiocité
Édouard Rod (1857-1910)Romancier. - Essayiste. - Professeur de lettres à l'université de GenèveLa maison des crimesIIL n’y a aucune ville suisse que je préfère à Fribourg. C’est une vraie ville de montagnes, grimpante elle-même, d’où partent et rayonnent de pittoresques vallées, des routes sinueuses qui vont se perdre sous les sapins, tandis que, dans les lointains, les hauts sommets alpestres, aux crêtes enneigées, ferment l’horizon. Avec son vieil évêché, sa vieille cathédrale, avec ses vieux remparts restés à peu près debout et les viaducs audacieux qui la dominent, Fribourg est une bonne et jolie ville : on y respire le calme, la paix, le bonheur, comme partout où l’on est à quelques centaines de mètres au-dessus des niveaux moyens où pataugent les hommes. En flânant par ses rues irrégulières, dont les maisons ont conservé leur aspect ancien, on aime à rêver de figures archaïques, de moeurs patriarcales, et l’on croit respirer un souffle de la grande bonté des temps passés. Pour peu qu’on sorte de la ville, on parcourt une souriante campagne, semée de fermes paisibles, dont les hauts toits recouvrent des granges propices aux grasses récoltes. Et l’on se plaît à imaginer de probables idylles.Un jour que je flânais dans les environs de la bonne petite ville, je me risquai sur une étroite passerelle jetée hardiment sur la Sarine, la capricieuse rivière dont les eaux étaient alors assez hautes. Cette passerelle est si branlante que le seul fait de l’avoir suivie jusqu’au bout, non sans un peu de crainte vague et de vertige, prédispose à l’émotion. Quoique je n’eusse pas couru le moindre danger, ce fut avec un soupir de soulagement, je l’avoue, que je posai le pied sur la terre ferme. Et je me mis à marcher devant moi, au hasard, m’orientant vers un autre pont que j’apercevais de l’autre côté de la ville et qui, pensais-je, m’y ramènerait.Je musais, je m’arrêtais de place en place pour regarder le paysage, je rêvais à des choses très vagues, autres que celles que voyaient mes yeux ; je m’abandonnais aux fantasques suggestions de la promenade, quand soudain un petit tableau de genre qui se détachait sur le fond du ciel et des montagnes m’arrêta. Figurez-vous, au bord de la route, une de ces grandes fermes à un seul étage, mais recouverte d’un vaste toit, très haut, sous lequel s’entassent, dans les bonnes années, les blés, les avoines, les foins, isolée dans le silence, à une courte distance de la rivière dont un petit jardin la sépare, un jardin suspendu sur la berge, en terrasse, juste au-dessus d’une falaise à pic sur les eaux courantes ; un jardin qui a l’aspect simple, gai, sain des jardins de village, où des fleurs démodées, asters, soucis, roses trémières, tournesols, s’épanouissent parmi des légumes. Devant la porte de la ferme, sous l’auvent, une jeune femme presque jolie, très blanche sous ses cheveux roux, allaitait un nouveau-né, en causant avec une voisine, tandis que deux enfants de huit ou dix ans jouaient autour d’elle.