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BD
Histoire dessinée de la guerre d'Algérie
Edité par Seuil - paru en impr. 2016
Les moments clés de la guerre d'Algérie, en textes et en images, avec ses épisodes majeurs et ses acteurs principaux. Les auteurs intègrent tous les acquis de la recherche historique la plus récente, faisant appel aux archives, aux portraits et aux témoignages historiques. ©Electre 2016
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Histoire dessinée de la guerre d'Algérie
On connait le travail remarquable de Benjamin Stora (natif de Constantine, historien et professeur d'Université) sur la Guerre d'Algérie; et la BD est ici à la hauteur pour appréhender les différentes étapes de cette guerre d'indépendance, de l'aveuglement des politiques français et des prétendus bienfaits de la colonisation. Un véritable livre d'histoire mis en images par Sébastien Vassant. 5 chapitres pour raconter 7 ans de guerre. Pour clarifier le récit, la BD est divisée en 5 chapitres désignant chacun une phase de ces sept longues années de guerre : "la drôle de guerre", "la guerre ouverte", "la guerre cruelle" puis "la guerre civile" et enfin "les guerres sans fin". Chaque partie permet de bien comprendre le déroulement de ce conflit et les forces en présence. Si le récit respecte la chronologie, il est ponctué de retours en arrière, d'explications qui replacent les faits dans le contexte de l'époque. On découvre ainsi les sources du nationalisme algérien et ses figures marquantes (dont Ferhat Abbas et Messali Hadj, deux hommes clés dont les noms vont compter dans l'histoire de l'Algérie), mais aussi ce que désignait concrètement des termes comme "Algérie Française", "pouvoirs spéciaux", SAS (Section administratives spécialisées chargées de "pacifier" les campagnes) ou encore qui sont les Pieds-noirs ? Sébastien Vassant a réalisé un gros travail sur les archives, intégrant au récit des documents historiques (affiches d'époque, extraits de journaux, lettres de soldats...) en les dessinant. Il a également inclus des témoignages, sortes d'interviews dessinées qui - comme dans un documentaire filmé - permettent d'avoir le point de vue de plusieurs personnages : soldat appelé, officier, habitante de Melouza, colonel de l'ALN (armée de libération nationale), algériens et français anonymes ou personnages plus connus, comme Jean-Paul Ribes (journaliste et écrivain militant pour l'indépendance algérienne) et même Benjamin Stora lui-même, qui raconte le départ de Constantine avec ses parents le 16 juin 1962. Benjamin Stora a supervisé ce travail, non seulement avec la parfaite connaissance qu'il a de cette histoire mais aussi avec le recul et l'humanité nécessaire pour ne pas sombrer dans une vision manichéenne de cette tragédie. Complexe, ce conflit le fut à tous les niveaux. Le travail de Benjamin Stora et Sébastien Vassant est efficace car il arrive à saisir cette complexité et à la rendre lisible. Ce qui frappe, c'est l'imbrication des destins et les profondes divisions que ce conflit a mis au jour à la fois entre les colons européens et la population algérienne musulmane, mais également au sein même des mouvements politiques, qu'ils soient partisans ou adversaires acharnés de l'indépendance. On découvre ainsi les luttes fratricides entre le FLN et le MNA (Mouvement nationaliste algérien) de Messali Hadj qui firent des centaines de morts. Et que dire des tensions au sein des Gaullistes et de la violence sans fin de l'OAS ? Créée en 1961 à Madrid, l'Organisation de l'armée secrète défendait la présence française en Algérie "par tous les moyens" et voulait empêcher toute négociation avec le FLN. Un jusque boutisme qui a plongé la France métropolitaine dans la peur. Pour le lecteur qui n'a pas connu cette période, c'est la découverte que cette guerre a fait des morts au delà de l'Algérie, frappant au coeur même de Paris. Durant le mois de janvier 1962, "on dénombre 800 attentats et plus de 500 victimes, morts ou blessés" rappelle les auteurs. Une violence que certains, Algériens comme Français, ne cautionnèrent pas. Mais dont ils furent les victimes comme ce fut le cas en février 1962... L'autre sentiment qui émerge à l'issue de cette lecture, c'est celui d'un immense gâchis, d'où peu de figures "positives" émergent ( à part Ferhat Abbas qui fut l'artisan contrarié d'une paix entre deux peuples et deux cultures). Un gâchis qui a non seulement tué des milliers de personnes mais qui a aussi déposé dans les âmes les graines d'une colère, d'un ressentiment dont on récolte aujourd'hui la violence. C'est peut-être le lot de toutes les guerres et pourtant celle qui a opposé la France et l'Algérie semble "exemplaire" à ce sujet. C'est donc un bouquin poignant, pour qui s’intéresse un tant soi peu à notre Histoire et tout particulièrement pour moi petite française pied-noir née à Alger et ayant quitté ma terre natale dans ma tendre enfance. Quant au lecteur profane, il trouvera là une mine d'informations, délivrées de façon objective. Rien de la vérité n'est épargné : les massacres de part et d'autre, l'Armée et la torture, l'autorisation d'utilisation de bombes au napalm par l'armée française (peu après l'arrivée de du Général de Gaulle au pouvoir), la propagande, le rôle particulièrement trouble d'une partie des militaires, les risques de déstabilisation du régime et puis l'exode et les débuts de l'indépendance. On finit la lecture éprouvé, mais enrichi d'un dernier fait : ce n'est que depuis 1999 que nos élus ont voté la substitution du terme "opération de maintien de l'ordre" par "Guerre d'Algérie". C'est dire aussi la forme de tabou qui a pesé sur ce qui fut aussi nommé, de façon particulièrement hypocrite et durant des dizaines d'années, les "évènements" d'Algérie...
ACZ - Le 30 novembre 2017 à 20:23