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Livre
Les trois exils : Juifs d'Algérie
Edité par Stock - paru en impr. 2006
B. Stora évoque le destin des juifs d'Algérie, exilés trois fois : en 1870 avec le décret Crémieux qui, leur donnant la nationalité française à laquelle n'a pas droit la population musulmane, les éloigne de la vie traditionnelle juive, de 1940 à 1943 avec le rejet de la communauté française suite à l'abrogation du décret Crémieux par le régime de Vichy, et en 1962 avec l'exode vers la France.
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Les trois exils: Juifs d'Algérie
L'exil est le sujet de ce beau livre de Benjamin Stora (né à Constantine, dans une vieille famille juive originaire de Khenchela) et qui nous rappelle l'histoire très longue des juifs établis sur la terre du Maghreb, certains avant mêmes les Phéniciens, d'autres s'étant mêlés aux Berbères de l'intérieur du pays et les ayant convertis à leur religion. Au VIIème siècle, d'autres juifs, yéménites, irakiens et syriens arrivèrent avec les guerriers prosélytes de l'Islam. «Composante religieuse minoritaire du Maghreb, les juifs vont traverser cinq siècles d'islamisation sans disparaître.» Ces juifs découvriront «aux XIVème et XVème siècles les juifs d'Espagne, séfarades expulsés par l'édit wisigoth de 1391, puis celui de 1492 des très catholiques maisons d'Aragon et de Castille.» Sous la régence turque d'Alger (1529 à 1830), des juifs livournais (Italie), surnommés «juifs francs» parce que francisés s'installent dans les villes du littoral algérien. L'auteur souligne «Signe d'intégration, les juifs algériens, dhimmis (sujets protégés) en terre d'islam, adoptent la langue arabe alors que certaines tribus berbères musulmanes ne la parlent pas.» Le statut des dhimmis comporte à la fois des droits : liberté d'exercer son culte, latitude de pratiquer différentes professions (mais liberté limitée, comme dans le domaine militaire et dans la hiérarchie administrative et politique) et des devoirs : paiement d'un impôt de capitation et loyauté politique et militaire au pouvoir musulman. Par rapport au niveau de violence latente au Moyen Age, la vie des communautés juives fut plutôt paisible sur la rive sud de la Méditerranée. Mais ce statut dans la période précoloniale fut un régime de subordination assez humiliant. Le destin maghrébin des juifs va basculer avec l'arrivée des français. L'auteur nous dresse un panorama des «juifs indigènes», avant et après la colonisation et les interventions du consistoire israélite de France. Alors que les juifs de France sont citoyens français depuis 1789, le décret Crémieux du 24 octobre 1870 - donnant la nationalité française aux «indigènes» juifs mais non aux musulmans - va entraîner une rupture et ce qui sera le premier exil, malgré la persistance de croyances, rites et modes de vie traditionnels. Sur une photo prise à la veille de la Première Guerre mondiale, deux générations de français, «pas tout à fait comme les autres», disent par leur tenue vestimentaire le passage de l'Histoire. Les uns sont vêtus à l'indigène, comme on disait alors, les autres à l'européenne. Il s'agit de la famille maternelle de l'auteur et entre les deux générations le décret Crémieux du 24 octobre 1870. A noter que - outre l'inégalité des droits avec les musulmans - ce décret a déchaîné l'antisémitisme, la très grande majorité des européens de l'Algérie française n'acceptant pas ce qui est perçu comme «une menace, une insulte» à leur conception de la nation. Toujours est-il que la période 1870-1940 expliquera la stupeur des juifs aux mesures de Vichy abrogeant le décret Crémieux. L'éjection hors de la communauté française - le deuxième exil - sera «un immense traumatisme pour une communauté qui avait multiplié les marques d'amour envers la République sur laquelle se focaliseraient toutes les espérances.» Le décret Crémieux ne sera rétabli qu'en octobre 1943 après le débarquement anglo-américain. Au sortir de la seconde guerre mondiale, les juifs algériens ont le sentiment d’avoir récupéré leur bien le plus précieux : leur identité française. Mais le mois de mai 1945 sera marqué par les massacres de Sétif et de Guelma: les troupes françaises feront des milliers de morts face au soulèvement des musulmans «contre le fascisme et la colonialisme». Désormais «En Algérie, rien ne sera plus comme avant l'épisode tragique de mai 1945. Le fossé s'est considérablement élargi entre la masse des Algériens musulmans et la minorité européenne.» Pour la majorité de la population juive, ces tragiques événements accentuent le sentiment d'une crise de la présence française. Et pourtant, selon Benjamin Stora, «si l’insurrection algérienne avait éclaté à la fin de l’époque vichyssoise, elle aurait sans doute attiré la sympathie d’un grand nombre de juifs, car pendant cette sombre période, les Algériens musulmans ne se sont livrés à aucun acte hostile envers eux». Quand débute la guerre d’indépendance, les juifs sont sollicités de tous côtés. Ils vivent le conflit dans le trouble, parfois même dans la mauvaise conscience. Le 22 juin 1961, le chanteur et musicien Raymond Leyris, dit 'Cheikh Raymond', l’un des grands maîtres de la musique arabo-andalouse, est abattu par un Algérien musulman, en plein quartier juif de Constantine. Pour les 130 000 juifs d’Algérie, c’est le signal du départ obligé, la fin de leur présence séculaire en Afrique du Nord. Le troisième exil massif et brutal lors de l'indépendance en 1962, vers une métropole qui ne fait aucune différence entre eux et les pieds-noirs d’origine européenne. L'auteur explique que par la suite et pendant longtemps, les représentations négatives des musulmans, ont semblé l’emporter dans leurs souvenirs, tandis que les actes hostiles des Européens étaient, eux, minimisés. Se sentant en porte-à-faux par rapport aux juifs ashkénazes (ces derniers critiquaient souvent leur manque de liens forts avec Israël), ils souhaitaient avant tout confirmer leur appartenance à la France et ne pas apparaître comme des exilés. Quitte à enfouir leur histoire particulière, leur histoire algérienne. Aujourd’hui, les juifs originaires d’Algérie et leurs enfants vivent dans une grande ambivalence : si la mémoire réelle de l’Algérie «d’avant» émerge peu à peu, si les souvenirs du «vivre ensemble» refont surface, il n’en demeure pas moins que la montée en puissance de l’islamisme, le conflit du Proche-Orient ou la multiplication des actes antisémites dans les banlieues réactivent les sentiments de menace et de solitude. Un livre sur trois exils en moins d'un siècle, trois déchirures. Un ouvrage non seulement très documenté, insistant sur les effets dissolvants de la colonisation, éclairant les multiples facettes de l'évolution des populations juives, mais aussi remarquablement écrit avec une nostalgie sensible et ouverte d'un homme «marqué à jamais par l'Orient, par l'Algérie».
ACZ - Le 03 octobre 2016 à 23:38