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Livre
Sur les chemins noirs
Edité par Gallimard - paru en DL 2016
Après une mauvaise chute qui a failli lui coûter la vie et qui lui a causé de multiples fractures, le narrateur se retrouve à l'hôpital pendant plusieurs mois. Sur son lit, il se promet que s'il s'en sort, il traversera la France à pied. Une fois sorti, il entreprend un voyage de quatre mois à travers les chemins de campagne, à la reconquête de lui-même. ©Electre 2016
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S'extirper du dispositif
"Pendant des jours, nous passâmes par des causses sur lesquels des ruines à faire pitié - à faire envie, peut-être ? - balisaient le chemin. Nous avancions légers sans nous préoccuper de rien que de trouver le chemin et soucieux d'y goûter les fruits offerts au regard : un noisetier, le vol d'un grèbe, une grange de pierres sèches. Nous nous contentions de cela. Nous nous extirpions du dispositif. Le dispositif était la somme des héritages comportementaux, des sollicitations sociales, des influences politiques, des contraintes économiques qui déterminaient nos destins, sans se faire remarquer. Le dispositif disposait de nous. Il nous imposait une conduite à tenir insidieusement, sournoisement, sans même que l'on s'apercût de l'augmentation de son pouvoir. Il existait un petit ver, la douve, qui infectait les fournis et contrôlait leurs mouvements, pour les contraindre à l'immobilité sur un brin d'herbe afin qu'elles s'offre en pâture aux herbivores, qui devenaient alors les nouveaux hôtes du parasite. La douve était le dispositif de la fourmi. Les puces au silicium étaient nos propres douves. Chacun de nous portait son parasite, de son plein gré, sous la forme d'un de ces processeurs technologiques qui regulaient nos vies. Les Papous se transmettaient une vision du monde où le domaine des esprits se mêlait à la réalité. C'était leur dispositif. Le nôtre pourvoyait à notre confort, notre santé et notre opulence alimentaire, mais nous inoculait son discours et nous tenait à l'œil. Nous recevions ses informations, sa publicité, nous répondions à ses injonctions, il nous accablait de ses sommations, dilués dans le brouhaha. Le discours du dispositif était un dispositif. Sur les chemins noirs, nous nous enfoncions dans le silence, nous quittions le dispositif. La première forêt venue proposait une cache. Les nouvelles y étaient charmantes, presque indétectables, difficiles à moissonner : une effraie avait fait un nid dans la charpente d'un moulin, un faucon faisait feu sur le quartier général d'un rongeur, un orvet dansait entre les racines. Des choses comme cela. Elles avaient leur importance. Elles étaient négligées par le dispositif."
Valou Valou - Le 27 juillet 2024 à 17:13 -
Chemins noirs et noires pensées
J’avais bien aimé ”Dans les forêts de Sibérie” plein de force, de curiosité et de truculence. Depuis Sylvain Tesson et tombé d’un toit sur lequel il était monté passablement éméché. Multiples blessures et fractures ; il s’engage, s’il en réchappe, à traverser la France à pied. Voilà donc le récit de sa randonnée depuis le Mercantour jusqu’à la pointe du Cotentin. C’est affreusement amer et désabusé. Tesson méprise même les ”sentiers de randonnée” qu’il laisse au ”sportif et à l’élu local”. Il n’accepte de fouler que les chemins noirs qui dessinent le souvenir d’une ”France piétonne” et qu’il repère sur les cartes d’état major au 25 000e. Aucune évolution ne trouve grâce à ses yeux. Formules aigres de misanthrope : ” Vivre me semblait le synonyme de s’échapper.” Un rêve de l’ancien temps fantasmé. C’était mieux avant. Tous les thèmes réactionnaires se succèdent. Les paysans sont vénérés lorsqu’il regrettent le temps où ”nous vivions de petits élevages de cinquante ou cent brebis, d’un potager et de la chasse.” mais lorsqu’ils veulent des tracteurs, des routes et (horreur !) de la WI-FI, ils ne méritent plus qu’un lourd dédain . Une seule consolation - pour lui - la marche a fait beaucoup de bien à ses membres fracassés.
MANN Marc - Le 14 janvier 2017 à 10:50