1 avis
Livre
Un juif pour l'exemple : roman
Edité par B. Grasset - paru en impr. 2008
En 1942, dans le bourg vaudois de Payerne, l'antisémitisme gagne les esprits. Arthur Bloch, marchand de bestiaux juif, venu pour la foire, est la victime toute trouvée du groupe mené par le garagiste Fernand Ischi et le pasteur Lugrin.
Se procurer le document
Autre format
Issus de la même oeuvre
Avis
vos avis
-
Un Juif pour l'exemple
Je ne suis pas sûr qu'il s'agisse d'un roman, plutôt du récit d'une mise à mort que Chessex a reconstituée, dans sa ville natale de Payerne, en Suisse romande. Ce texte bref (103 pages) dit à la fois la beauté des lieux - c'est la Suisse éternelle, telle que nous la font imaginer les tablettes de bon chocolat au lait - et la violence de l'antisémitisme, rarement associé à un pays en paix et prospère au cœur de la Seconde Guerre mondiale. Le Payerne d'avril 1942, malgré la richesse apparente de la petite ville rurale, est travaillé par des rancœurs : beaucoup de petites entreprises ont fermé dans les années de crise et n'ont jamais rouvert. Le modèle nazi inspire à beaucoup de laissés pour compte et d'humiliés le rêve d'une revanche, auquel la légation nazie de Berne est bien sûr sensible. Prenez un garagiste qui se voit en futur " gauleiter " , un pasteur sans paroisse, quelques pauvres gars à qui personne ne parle vraiment hormis leurs chefs, et faites-leur miroiter la perspective d'un coup glorieux sans trop de danger : on assassinera un juif, marchand de bestiaux, avec la complicité passive d'une partie de la population. Nous sommes très loin des massacres collectifs que décrit par exemple Daniel Mendelsohn dans LES DISPARUS. Nous ne sommes pas non plus dans la France occupée. Seulement, Chessex a le courage de rappeler une vérité évidente à ses compatriotes, qui se sont longtemps félicités bruyamment d'avoir échappé par leurs vertus (courage, cohésion, anticipation, organisation) à l'enfer européen des années 40 : « Que se serait-il passé si les Allemands avaient envahi la Suisse ? Le crime de Payerne, nous dit [le journaliste] Jacques Pilet, oblige les Suisses à renoncer à une certaine mythologie héroïque pour adopter un regard plus réaliste sur cette période : « La Suisse aurait eu ses héros, mais également ses collaborateurs, ses maquisards et ses bourreaux. » » On voit bien qu'au-delà du récit de Chessex se pose la question de l'attitude de la Suisse face à la tragédie juive en Europe, longtemps rappelée à propos des comptes bancaires en déshérence, finalement ouverts sous la pression américaine. Comme ailleurs, deux versions s'opposent, dont il est difficile de dire que l'une est plus vraie que l'autre. Le livre de Françoise Frenkel, RIEN OÙ POSER SA TÊTE , réédité en 2015, évoque en filigrane un pays généreux et accueillant aux persécutés (19 495 Juifs furent admis en Suisse, surtout entre 1943 et 1944, selon la Commission indépendante d’experts qui publia LA SUISSE ET LES RÉFUGIÉS A L'EPOQUE DU NATIONAL-SOCIALISME, Fayard, 2000, p. 31.). Mais, alors que la Suisse avait décidé, en 1938, de fermer ses portes aux réfugiés juifs, puis demandé au Reich d'apposer le tampon « J » sur les passeports des juifs allemands afin de les refouler plus facilement, le commandant Grüninger, sauveur de 3 600 juifs, a payé durement sa désobéissance : dénoncé par la Gestapo, il fut condamné par le gouvernement suisse en 1940 et mourut en 1972 oublié de tous. Entre 1968 et 1989, cinq demandes de réhabilitation ont été rejetées (voir le film L'AFFAIRE GRUNINGER, 1999). Le livre de Chessex a, quant à lui, fait l'objet d'un film de Jacob Berger en 2016.
Jean Le Grenot - Le 03 avril 2018 à 10:35