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Les deux vieilles dames sourdes

Eugène Mouton

Edité par Mozaik / Audiocité

Eugène MOUTON, magistrat et écrivain français né à Marseille en 1823, décédé à Paris en 1902.Les Deux vieilles dames sourdes~~~~ÉTUDE PSYCHOLOGIQUEDu temps que j'habitais Cerceau-la-Toupie, où le gouvernement m'avait confié les importantes fonctions de receveur de l'enregistrement, j'étais logé chez une vieille dame veuve d'un commis à cheval des contributions indirectes. Elle n'avait d'autre bien que sa maison, avec un petit enclos planté de mûriers. Quelques fleurs dans un jardinet, deux vignes grimpant à la façade et s'étalant sur une treille, quelques pêchers en espalier s'épanouissant sur les murs de droite et de gauche, tel était ce petit domaine.L'été elle élevait des vers à soie, ce qui lui rapportait de quatre cents à six cents francs. Elle avait le privilège assuré de loger le receveur de l'enregistrement, par la raison que c'était l'usage ; et «c'est l'usage», en province, constitue aussi souvent une rente au bénéfice de certaines personnes qu'une servitude à la charge de certaines autres. Enfin elle parvenait à joindre les deux bouts grâce à une petite industrie de ménage que les dames peuvent exercer, dans quelques villes du Midi, sans faire gloser le monde : elle faisait du vert-de-gris. Rien n'est plus facile : on achète des feuilles de cuivre rouge et on les met dans sa cave : le vert-de-gris se forme tout seul, et lorsqu'il y en a assez on le vend.La vieille dame vivait ainsi à l'abri de la gêne. C'était une femme très comme il faut, grande, sèche ; gracieuse, malgré cela, de cette grâce particulière aux vieilles familles nobles : et elle en était en effet d'une des plus anciennes maisons de la province.Lorsque je la vis pour la première fois, je ne pouvais comprendre qu'une femme aussi distinguée eût pu épouser un simple commis à cheval : plus tard je sus que c'était un mariage de dévouement. Son mari, lorsqu'on le lui avait présenté, était fournisseur aux armées et énormément riche ; elle s'était sacrifiée pour tirer sa mère et ses soeurs de la misère où la Révolution les avait jetées. Deux ans après cette union son mari s'était ruiné, et il avait obtenu sa place, où il était resté jusqu'à sa mort.Elle était d'une grande piété et, ce qui ne va pas toujours avec ce genre de mérite, d'une bienveillance à toute épreuve : jamais elle ne disait de mal de personne. Après le bon Dieu, ce qu'elle aimait le plus au monde c'était son locataire : quel qu'il fût, elle le qualifiait toujours de «charmant garçon, rangé comme une jeune fille». Elle avait marié quatre de mes prédécesseurs, grâce à ses relations avec le clergé, et tous étaient parfaitement heureux.Après son locataire venaient, dans l'ordre de ses affections, ses vers à soie, bonnes bêtes au demeurant mais qui lui donnaient parfois de grands chagrins, lorsque la muscardine, ce choléra des vers à soie, les enlevait par centaines et le cocon avec. C'était d'ailleurs une affection intermittente qui finissait avec la troisième mue ; et lorsque la bonne dame voyait

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