0 avis
Livre audio numérique
Le miroir
Le miroir
Edité par Mozaik / Audiocité
Jean RICHEPIN, écrivain français né à Médéa le 4 février 1849, décédé à Paris le 12 décembre 1926.Le miroirLe vieil homme, chez qui se trouvait à vendre ce vieux miroir, n'avait rien d'étrange pouvant le distinguer de tant d'autres vieux hommes chez qui se trouvent à vendre de vieux miroirs.Comme presque tous ses congénères, il avait le nez crochu et chaussé de besicles, des cheveux en vermicelle gras sous une casquette en poil de lapin, une longue barbe sale et jaune, et un fort accent tudesque.Le vieux miroir, en revanche, ne ressemblait pas à tant d'autres vieux miroirs que vendent tant d'autres vieux hommes.Et d'abord, il n'était pas encadré, contrairement à l'usage de tous ces vieux miroirs dont les vieux hommes vous disent avec astuce :- Le gadre est t'ébogue.Ce vieux miroir-ci avait pour unique bordure le rabattis de la feuille de plomb sur laquelle était posée la glace. Cette feuille de plomb était, d'ailleurs, fort épaisse, et, comme la glace l'était aussi, le miroir était extrêmement pesant.Cette absence de cadre eût pu avoir pour compensation la beauté ou la dimension de la glace, que le vieil homme n'eût pas manqué de faire valoir. Il ne le pouvait vraiment pas, le miroir n'ayant guère que trente centimètres de côté, et le verre, quoique épais et très uni, n'en étant pas d'une teinte agréable.On eût dit de l'eau verte, croupie, marécageuse. Cela n'engageait pas à s'y regarder. Cela vous y donnait une face de la Morgue.Mais le malin vieil homme savait, comme tous ses congénères, son métier de vendeur. Aussi, montrait-il de préférence le dos du miroir, exaltant le poids et la qualité de la feuille de plomb, et signalant de façon particulière un carré de papier collé dans un des coins.- Drès indéressant, dud à vait rare, bur ein amadeur !Et, en effet, ce carré de papier intriguait et alléchait singulièrement le jeune homme en train de l'examiner. Le jeune homme y avait reconnu, à première lecture, des lettres gothiques de forme très ancienne, écrites d'une écriture très fine, et y traçant des lignes inégales qui vraisemblablement étaient des vers.- Ein lied allemand ! dit le vieil homme. Ein choli lied !- En haut allemand, alors, fit le jeune homme ; car je sais l'allemand moderne, et je ne comprends pas grand'chose à celui-ci.Le vieil homme tira de sa poche un portefeuille crasseux, l'ouvrit, tria des paperasses qu'il contenait, en sépara une page, et la tendit en disant :- Ch'ai la dratuction et che la fends afec le miroir.Mais il la tendit pour la faire voir de loin seulement, et ne la confia pas au jeune homme, qui allongeait déjà la main vers elle.- Tonnant tonnant, reprit le vieil homme. C'est drende vrancs le miroir, afec le blomp et la dratuction. Drende vrancs dud chiste. Ein ogassion, cholie ogassion, bur ein amadeur, drès cholie.Le jeune homme paya les trente francs et emporta le miroir, dont le poids lui occupa les deux mains alternativement, l'empêchant de lire tout de suite la traductio