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Musique
The early Lucerne years, 1952-1957
Edité par Audite - paru en C 2023
Au début des années cinquante, Herbert von Karajan entrait dans sa fastueuse quarantaine. Les années sombres étaient derrière lui, le Symphonique de Vienne lui faisait les yeux doux et Salzbourg l'avait invité pour ses fabuleuses "Noces de Figaro" dès 1948. La Scala suivrait, le sacrant avant tout chef lyrique. Mais il lui fallait retrouver sur le continent l'assise symphonique que Walter Legge lui avait offert à Londres avec le Philharmonia. Ce serait le Festival de Lucerne, cheval de Troie suisse d'où partira sa conquête de l'ancienne Europe, aboutissant à sa prise des Berliner Philharmoniker en 1955. Les documents réunis dans ce trop bref coffret pour Audite sont pour certains déjà connus - le plus emblématique de tous restant le Double Concerto de Bach où il enflamme les giocoso mêlés de sa chère Clara Haskil et de Geza Anda - mais aucun n'avait bénéficié d'un transfert effectué avec un tel soin d'après les bandes originales, qui donne aux documents rassemblés ici ce relief saisissant. Tout aussi stupéfiant, et dans une couleur autrement plus sombre, le Concerto en ré mineur de Mozart entraine le piano si naturellement lumineux de Robert Casadesus dans un jeu de confidence d'une infinie mélancolie, aux teintes sourdes, d'une douleur secrète que le Larghetto n'apaisera pas. Solaire tout au contraire, et d'un geste absolument classique, le Concerto de Brahms montre deux esthètes du son en accord parfait. Ne serait-ce pas le plus beau Brahms de Milstein ? Probable, le document étant d'autant plus précieux que les témoignages les montrant réunis sont excessivement rares. Le 6 septembre 1956, Karajan dirigeait le Philharmonia qui n'était plus tout à fait son orchestre, Otto Klemperer en ayant pris le magister l'année précédente (et Karajan lui-même inaugurant sa première saison berlinoise), un adieu relatif où il emporte dans des tempos vifs, en lumière, une fusante Pastorale et une Quatrième de Brahms alerte, manière de rappeler que son modèle de jeunesse était plutôt Toscanini que Furtwängler. Le même drive emportait déjà l'Orchestre du Festival dans une 8e de Beethoven ébouriffante. Sommet de l'ensemble, une "Symphonie liturgique" d'Honegger fulgurante, amère, violente, qui avait bouleversé le jeune Heinz Holliger (16 ans alors), encore supérieure aux splendeurs fauves de sa gravure postérieure avec les Berliner. Il faut entendre l'amoroso du "De profundis", voir le paysage de cendre et son rossignol ténu aux ultimes mesures de l'oeuvre qui refermait un concert historique, celui-là même ouvert avec le "Double Concerto" de Bach. (Discophilia - Artalinna.com) (Jean-Charles Hoffelé)