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Sélection Pasolini, artiste visionnaire

Extrait de l'affiche du film "carnet de notes pour une orestie africaine"
Extrait de l'affiche du film "carnet de notes pour une orestie africaine"

Pier Paolo Pasolini aurait eu 100 ans le 5 mars 2022... A cette occasion, retour sur les œuvres de cet artiste visionnaire, réalisateur, écrivain, poète et poil à gratter de la société italienne de l'époque.

Sélection Pasolini, artiste visionnaire

Pier Paolo Pasolini est né en 1922 dans le Frioul ; il est mort sauvagement assassiné sur une plage d'Ostie, en 1975. Ce crime et le procès qui suivit mit l'Italie en émoi, tant il sembla que celui-ci était devenu le procès de Pasolini.  Pasolini aurait eu 100 ans le 5 mars 2022.

À ses funérailles Alberto Moravia, qui était son ami, prononça une oraison funèbre remarquée, dans laquelle il dit que le peuple italien venait de perdre "un homme profondément bon, doux et gentil qui haïssait la violence ; un témoin qui essayait de provoquer des réactions actives et bénéfiques dans le corps inerte de la société italienne, sans calcul, sans compromis. "

Il insista sur une chose : l'Italie avait avant tout perdu un poète prodigieux qui avait su créer quelque chose de nouveau et d’extraordinaire en Italie, la poésie civique de gauche.

Pasolini qui avait acquis la reconnaissance internationale par ses films, était aussi romancier, critique, engagé politiquement, extrême, excessif et scandaleux ...

*

Voir toute la sélection (112 documents)

 

NOUS AVONS PERDU UN POÈTE (Alberto Moravia)

 

Parfois il est en nous quelque chose
(que tu connais bien, car c’est la poésie)
quelque chose de sombre où la vie
se fait lumineuse : des pleurs intérieurs, une nostalgie
chargée de larmes sèches et pures. La Guinée.
Poésie en forme de rose,
extrait, 1964

 

 Et voici à quoi je me suis réduit : quand / j’écris de la poésie, c’est pour me défendre et lutter / en me compromettant, en renonçant entièrement /à mon antique dignité : ainsi mon cœur / apparaît sans défense, élégiaque et j’en / ai honte, et ma langue lasse / et vitale reflète une imagination /de fils qui ne sera jamais père.
La réalité
, Poésie en forme de rose, extrait, 1964

 

Pasolini jeune étudiant ne se destinait pas à devenir poète. La peinture, qu'il étudia à l'université avec Roberto Longhi, l’intéressait au premier chef. Il écrit ses premières poésies dans les années 1940. Elles sont destinées à des proches et inspirées par la vie au Frioul, où il s'est réfugié avec sa mère. Il attribue alors à la création poétique une importance capitale et sait qu’il a trouvé sa voie. Poésie à Casarca, sera publié en 1942, puis une première version du Rossignol de l'église catholique (1943). Pour ces deux recueils, et par antifascisme assumé, (l’idéologie fasciste interdisant les langues régionales) il utilise le frioulan, qu'il considère comme une langue poétique du concret, la mieux à même de décrire le mode de vie humble et chrétien des paysans qu’il côtoie.

Dans le Rossignol de l'église catholique, beaucoup de poèmes évoquent sa mère. Il commence à parler de ses émois sexuels, de son attrait pour les jeunes hommes, bien que l’essentiel de ses confidences à ce sujet soient réservées à sa correspondance, à sesCahiers rouges et à Actes impurs. Il y décrit alors une sexualité qui lui pèse. Les derniers poèmes, où se profile la figure de Marx, ont une résonnance plus politique.

Pasolini est complètement nourri de sa vie, de sa sensibilité. Son oeuvre poétique est autobiographique, liée aux événements qui le touchent. Deux faits vont marquer sa vie à Casarca. Ils seront fondateurs : la mort de son frère, et un premier scandale sexuel.

Le 12 février 1945, Guido, son frère qui est entré dans la résistance communiste, est assassiné par une faction slovène de son propre parti, qui souhaitait annexer le Frioul. Cette mort hantera le poète et sa poésie. Elle aura pour lui un retentissement intellectuel et explique sans doute son ambivalence à l'égard du communisme. Voici ce qu’écrit Pasolini dans un article, paru dans Vita Nuove, le 14 juillet 1961, à propos de la disparition de son frère sur lui : "A peine plus âgé que lui, je luis avais transmis l'antifascisme le plus virulent. (...) Sa mort me renforce dans ma conviction : ce qui compte par-dessus tout, c'est la lucidité critique qui détruit les mots et les conventions, et qui va au fond des choses, à l'intérieur de leur vérité secrète et inaliénable."

Le 22 octobre 1949, il est dénoncé pour outrage aux bonnes moeurs et détournements de mineurs. On l'accuse d'avoir pratiqué des attouchements sexuels avec trois adolescents, lors d’une fête au village de Ramuscello. Il est exclu de l’Éducation nationale et du parti communiste qui considère l’homosexualité comme une déviation bourgeoise. Il sera acquitté plus tard de cette accusation.

Mais, devant les pressions politiques locales et diverses tentatives de chantage de l’église catholique, il quitte le Frioul avec sa mère et arrivent à Rome le 28 janvier 1950. Ils s’installent dans une banlieue pauvre, à Ponte Mammolo, dans une maison sans toit ni crépi où ils vivront misérablement pendant quelques années.

 

NOUS AVONS PERDU UN ROMANCIER (Alberto Moravia)

 

Moi je vivais comme peut
Vivre un condamné à mort
Toujours avec cette pensée comme un fardeau
Déshonneur, chômage, misère.
(…)
C’était l’époque du Voleur de bicyclette,
et les hommes de lettres découvraient l’Italie.
Poèmes de cendres, extrait(1966-67)

 

Il découvre à Rome un autre monde qui va nourrir son inspiration, au début des années 50 : la population sous-prolétaire des borgate. Il va être fascinépar sa sous-culture, sa violence, sa vitalité, sa langue : le romanesco. Sur les rives du Tibre, il se livre avec les ragazzi à une sexualité libre et païenne, initié par Sandro Penna, grand poète italien avec qui il s’est lié d’amitié.

Deux romans vont voir le jour, Ragazzi di vita (1955), et Une vie violente (1958).

Ils font entrer l’argot des mauvais garçons et des prostituées dans la littérature italienne ; Le premier est salué comme un événement littéraire. Le second est un énorme succès public. On trouve dans les deux des observations très réalistes, des trouvailles linguistiques, à mi-chemin entre le dialecte et la langue italienne, d’une grande nouveauté pour l’époque. Scandale, procès, désaveu du parti communiste. Pasolini accède à la notoriété, devient un personnage public.

Il obtient le prix Viarreggio pour les cendres de Gramsci, (1957), son premier recueil de poésie en italien. Il commence à travailler aussi pour le cinéma en tant que scénariste, notamment pour Fellini (Les Nuits de Cabiria, La Dolce Vita). C’est durant cette période qu’il affermit des positions radicalement pessimistes et que se forge en lui toute une série d’expressions agressives qui vont devenir sa marque : corsaire, hérétique, blasphématoire, luthérien. La violence qu’il capte dans la pègre devenue son modèle littéraire et esthétique essentiel l’éloigne rapidement de la tendresse nostalgique des jeunes paysans. Et c’est pourtant cette violence, qui va jusqu’au meurtre, dont il va se servir pour exprimer une alternative au reste du monde détruit.

 

NOUS AVONS PERDU UN CINÉASTE (Alberto Moravia)

 

« J’avais un sens de la sacralité technique des mouvements de la caméra, du travelling, du panoramique, du goût de la photographie. Accattone, je voudrais le définir, indépendamment des réussites et du résultat, comme un film-roman : un film vu frontalement, presque hiératiquement »
A propos de son film Accattone « Œuvres complètes », Pier Paolo Pasolini,
Mondadori, coll. I Meridiani, 1998-200,  trad : René de Ceccatty

 

Pasolini trouve dès son premier film, Accattone, réalisé en 1961, et tourné avec des comédiens non professionnels, un style qui lui est propre. C’est avec beaucoup d’enthousiasme, selon le témoignage de Bernardo Bertolucci, qui fut son assistant, qu’il découvre un nouveau langage, qui à ses yeux est la langue écrite de la réalité, cette réalité que chacun de ses plans s’efforce de fétichiser. « On dit que j’ai trois idoles : Le Christ, Marx et Freud. Ce ne sont que des formules. En fait ma seule idole est la réalité. Si j’ai choisi d’être cinéaste c’est que plutôt que d’exprimer cette réalité par les symboles que sont les mots, j’ai préféré le moyen d’expression qu’est le cinéma, exprimer la réalité par la réalité. »  (Pier Paolo Pasolini, dossier de presse de Théorème, 1968.)

Deux autres films tournés en 1962/63, Mamma Roma et La Riccota, suiventpour constituer sa trilogie romaine. Les borgate, ces faubourgs pauvres et populaires de Rome, fontleur entrée dans le cinéma italien. En dépit de certaines apparences, le cinéma de Pasolini se distingue du néoréalisme. Là où ce dernier privilégie le plan séquence et l’homme moyen filmé dans son environnement naturel, celui de Pasolini se fonde plus volontiers sur le gros plan, la fragmentation du découpage, et s’appuie un réalisme à la fois primitif et archaïque. Le recours à la sacralité (magnifiée par la musique) et à des références picturales achèvent la distinction.   

Il fait appel à Anna Magnani pour Mamma Roma. Son personnage de mère-prostituée au grand cœur quitte son quartier populaire pour emménager dans un quartier plus moderne. Mais ce désir maternel d’embourgeoisement ne sauvera pas son fils de son destin. Pasolini regrettera jusqu’à la fin son jeu trop « bourgeois » et trop « construit », jugeant assez négativement un film que beaucoup considère comme son chef d’œuvre. La Riccotta, qu’il tourne en 1962, avec Orson Welles, fait l’objet d’un procès retentissant pour blasphème, mais les intellectuels font bloc autour de lui. Sur le tournage il rencontre un jeune garçon de 14 ans, Ninetto Davoli, apprenti menuisier, qui sera le grand amour de sa vie.

Si Pasolini tourne beaucoup, l’écriture poétique subsiste comme une autre forme d'expression à côté de la pratique du cinéma. Il considère d’ailleurs son cinéma comme étant un cinéma de poésie, théorie qu’il a développée dans son livre l’expérience hérétique, (1972), et poursuit à travers lui une recherche entreprise avec la poésie : « Je découvre une réalité qui n’a rien à voir avec le réalisme. C’est justement parce que cette réalité est ma seule grande préoccupation que je suis toujours plus attiré par le cinéma : il capture la réalité au-delà de la volonté de l’auteur et des acteurs eux-mêmes. Le cinéma qu’on le veuille ou non, c’est la vie. »  Pasolini cinéaste, Cahiers du Cinéma, hors-série.

Quand il publie Poésie en forme de rose en 1964, Pasolini, est un auteur reconnu. Par son engagement de poète, il a restitué à la poésie un rôle fondamental dans la vie culturelle et politique de son pays.

La tonalité est celle de la prophétie, rageuse, douloureuse, et aussi celle de l’abjuration, la forme des poèmes très variée. Assez désespéré, le recueil décrit le crépuscule d’un rêve inachevé et fait entendre la voix intime d’un poète incompris.

 

Seule une mer de sang peut sauver / le monde de ses rêves bourgeois destinés / à en faire / un lieu de plus en plus irréel / Seule une révolution qui massacre / ces morts, peut en profaner le mal ! / Cela, un prophète peut le hurle, un prophète qui n’a pas / la force de tuer une mouche – dont la force est dans la différence dégradante. / Ce n’est qu’après avoir écrit ou hurlé cela, que mon / destin pourra se libérer : et commencer / mon discours sur la réalité.
La réalité
, Poésie en forme de rose, extrait, 1964

 

La même année, il tourne, dans le sud de l’Italie l’un de ses plus beau films La Passion selon Saint-Matthieu. Le film dédié au pape Jean XXIII, provoque une bagarre au festival de Venise, où il obtient le Lion d’argent. Pasolini tente une approche poétique de la figure du Christ, à partir d’un scénario traduisant la littéralité des textes de l’évangile. Sont convoqués Bach et Mozart comme commentaire musical, Pierro Della Francesca et Duccio pour l’inspiration figurative, la réalité préhistorique et exotique du monde arabe, comme arrière fond et décor. Le film est marqué par un fort sentiment de sacralité. En 1965 il tourne une fable très originale, à la fois politique (sur le parti communiste) et religieuse (sur Saint-François d’Assise), Des Oiseaux, petits et gros, dans lequel un duo d’acteurs insolite, formé de Toto et Ninetto Davoli, donnent la réplique à un corbeau doué de parole. Ils parcourent en cercle des espaces de la périphérie de Rome bouleversés par la construction d’autoroutes et de nouvelles cités. Puis s’en s’éloignent de plus en plus pour arpenter ce qui reste de la campagne romaine. Le film évoque sous une forme humoristique la survie ou non du parti communiste italien. Ce sera un échec commercial.

En 1967, il part tourner au Maroc Œdipe Roi, sauf le prologue, sans doute la séquence la plus autobiographique de son cinéma, tournée en Lombardie pour évoquer son enfance au Frioul.

En 1968, il écrit et tourne Théorème, histoire métaphorique d’une visitation, qui vaut à Laura Betti la coupe Volpi d’interprétation féminine, et, qui obtient le Prix de l’Office catholique du cinéma au festival de Venise. Avec Théorème, commence une réflexion mythico-poétique sur la perte du sentiment du sacré dans le mode païen.

Sa rencontre avec Maria Callas, à qui il confie le rôle-titre de son film Médée, constitue une éclaircie dans une période assez sombre. Il vit avec elle une relation unique d’intense amitié amoureuse.

Entre 1970 et 1973, il se lance dans le tournage de la Trilogie de la vie, qui va lui permettre de voyager avec l’espoir douloureux de recréer par le cinéma le monde mythique, l’innocence perdue, et païenne des corps populaires qu’il a tant aimés quand il est arrivé à Rome ; qui va aussi lui permettre de réfléchir à la sexualité, et d’apporter une réponse détournée aux attaques dont il est l’objet sur son homosexualité. Il tourne le Décaméron en Italie du sud, Les contes de Canterbury en Angleterre, les Mille et Une Nuits en Égypte et au Yemen. Il finit par abjurer cette trilogie, regrettant une erreur de jugement à propos de la libération des mœurs. Les contes de Canterburry n’en n’obtiennent pas moins l’Ours d’Or à Berlin en 1972 et Les Mille et Une Nuits le Grand Prix du Jury à Cannes en 1974.

En 1975, le tournage de Salò  adapté des 120 journées de Sodome de Sade vaut à Pasolini des menaces de mort, des vols de négatifs, des pressions politiques.

 

NOUS AVONS PERDU UN ESSAYISTE (Alberto Moravia)

 

La fièvre de la consommation est une fièvre d'obéissance à un ordre non énoncé. Chacun, en Italie, ressent l'anxiété, dégradante, d'être comme les autres dans l'acte de consommer, d'être heureux, d'être libre, parce que tel est l'ordre que chacun a inconsciemment reçu et auquel il "doit" obéir s'il se sent différent. Jamais la différence n'a été une faute aussi effrayante qu'en cette période de tolérance. L'égalité n'a, en effet, pas été conquise, mais est, au contraire, une "fausse" égalité reçue en cadeau.
Les écrits corsaires, 1975, Extrait,

 

Pasolini accordait beaucoup d’importance aux mouvements sociaux de son pays, à son développement. Ce qu'a vu ce marxiste hérétique, c'est le basculement de l'Italie traditionnelle, rurale, dans la société de consommation qui devient sa bête noire idéologique. Il pensait en effet que ce basculement était pire que ce qui s’était passé avec le fascisme, qui n'avait, lui, fait que toucher l'âme italienne en surface. Dans des écrits argumentés, (pour la plupart publiés d’abord dans la presse), il se pose de plus en plus en ennemi du pouvoir quelque qu’il soit, paye de sa personne avecune rage et une vitalité désespérée, ce sont ses mots, s’en prend à la jeunesse et à l’évolution des mœurs.

Il s’inquiète de l’apparition d’un néofascisme, analyseson époque comme étant celled’un cataclysme anthropologique, d’une homologation culturelle de masse, et dénonce le génocide du petit peuple qui est progressivement privé de sa culture et de sa dignité. A la fin de sa vie, ses interventions dans la presse se font de plus en plus fréquentes, violentes. Il lui arrive de publier plusieurs articles par jour.

Les Écrits corsaires, recueil d'articles publiés entre 1973 et 1975 dans des journaux italiens, Le Chaos (contre la terreur), écrits polémiques et poétiques, Les lettres luthériennes en témoignent, tandis qu’au même moment, qu’on trouve beaucoup de poèmes qui sont de véritables pamphlets dans son dernier recueil de poésie : Transe humaniser organiser. Il anticipe, de façon visionnaire, l’Italie de Berlusconi dans son dernier roman, Pétrole, resté inachevé.

 

NOUS AVONS PERDU UNE VOIX

 

Adulte ? Jamais : comme l’existence
Qui ne murit pas, reste toujours verte,
De jour splendide en jour splendide.
Je ne peux que rester fidèle
À la merveilleuse monotonie du mystère.
Voilà pourquoi, dans le bonheur,
Je ne me suis jamais abandonné. Voilà
Pourquoi, dans l’angoisse de mes fautes
Je n’ai jamais atteint un remords véritable.
Égal, toujours égal à l’inexprimé,
À l’origine de ce que je suis.
Rome 1950. Journal, extrait

 

Pasolini aimait férocement, désespérément la vie. Au point que rien de bien, disait-il, ne pouvait lui en venir. Il ne verra pas la sortie de Salò. Au matin du 2 novembre 1975, son corps est retrouvé affreusement massacré sur un terrain vague de l’hydro-port d’Ostie. Ce qui s’est réellement passé cette nuit-là n’a jamais été totalement éclairci.

 

« De toute façon, voilà qui est certain : quoi que / mon hurlement veuille signifier / il est destiné à durer au-delà de toute fin possible. »
Théorème, 1968 (derniers vers du poème dit par le personnage de Massimo Girotti, en abandonnant sa famille et ses biens.)

 

A découvrir également

 

En écoute : Pasolini et le cinéma de poésie (émission France Culture)

 

 

Par Joseph G., bibliothèque Marguerite Audoux

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