1 avis
Livre
La première armée française : de la Provence à l'Allemagne, 1944-1945
Edité par Perrin - paru en DL 2021
Dirigée par le général de Lattre de Tassigny, la première armée française, dont le rôle est à la fois diplomatique, politique et militaire, est composée d'environ 300.000 soldats en 1944. Après avoir libéré les grandes villes du sud de la France, elle est envoyée en Allemagne, dans les Alpes ainsi qu'en Italie du Nord et devient le symbole de l'unité du pays. ©Electre 2021
Se procurer le document
Autre format
Issus de la même oeuvre
Avis
vos avis
-
La première armée française. De la Provence à l’Allemagne, 1944-1945
Il existe plusieurs récits de soldats de cette armée (armée B) de 400 000 hommes (effectif moyen de 260 000 hommes), des livres consacrés à telle ou telle unité ou à des hauts faits ; en 1949, le général de Lattre de Tassigny a publié chez Plon une Histoire de la première armée française Rhin et Danube. L’ouvrage de Claire Miot, très dense et appuyé sur une énorme documentation, bien référencée, ne porte pas sur l’histoire militaire proprement dite, qui retient la dureté des combats de la campagne d’Alsace et les pertes humaines , mais plutôt sur une partie de l’histoire politique (et sociale) de la France en 1944-1945. D’une France acharnée à retrouver son statut de grande puissance mais très dépendante des États-Unis, qui équipent et financent ses troupes, poursuivent des objectifs qui leur sont propres, cela dans un contexte mondial, où notre pays pèse peu. Si le Débarquement de juin 1944 en Normandie (Overlord) est très connu, celui d’août 1944 (Anvil-Dragoon), sur les côtes de Provence l’est beaucoup moins. Il n’apparaît pas comme une priorité stratégique aux alliés anglo-américains dans un premier temps, mais la prise de Rome, les succès de l’armée soviétique, changent la donne. Pour les Français, écartés en grande partie d’Overlord, il est important pour de nombreuses raisons : ils veulent reprendre l’initiative, participer activement à la reconquête complète de leur territoire et le général de Gaulle tient à ce qu’ils soient présents au moment de l’attaque contre l’Allemagne, afin qu’ils obtiennent une zone d’occupation et soient rangés parmi les vainqueurs. Plus modeste que celui de Normandie, le Débarquement de Provence est une véritable opération anglo-américano-française : les Français sont majoritaires parmi les troupes terrestres et présents dans les deux autres armées. La composition de l’armée B du général de Lattre, que l’historienne considère comme principalement « impériale », pose dès ses origines de nombreux défis : elle amalgame une armée d’Afrique (vichyste, avec toutes les nuances qui s’imposent) et une partie des unités de FFL (Forces françaises libres), ce qui ne va pas sans heurts malgré le patriotisme, ciment commun des soldats. Par la suite, elle doit intégrer des FFI (Forces françaises de l’intérieur), lesquels comptent d’anciens FTP (Francs-tireurs et partisans, surtout communistes) . L’intégration à une armée « régulière » de ces résistants, dont l’expérience est très différente, qui pour certains se méfient de la discipline traditionnelle et de l’idéologie qu’elle porte, ne va pas de soi, d’autant moins que de nombreux résistants aspirent à une réforme profonde de l’institution militaire, jugée antidémocratique. Très rapidement le gouvernement provisoire pratique une politique qui associe compromis et fermeté. Pour protéger les FFI, qui n’étaient pas considérés par les Allemands comme des combattants « réguliers », il formalise leur engagement militaire, à condition qu’ils se soumettent à la hiérarchie de l’armée ; en cas de refus, ils doivent rendre leurs armes. Dans le Sud, de Gaulle accorde une place réelle aux membres de la résistance intérieure, y compris communiste ou communisante (Yves Farge, Raymond Aubrac). Des controverses apparaissent sur le rôle militaire des FFI intégrés à la première armée. Même si les Américains ont été mis devant le fait accompli, comme ils l’ont déjà été avec la création du Bataillon de choc et celle des Commandos d’Afrique, non inscrits au programme de réarmement, ils reconnaissent leur « travail considérable » dans la bataille de Provence. Autre sujet d’inquiétude pour cette première armée, le déséquilibre entre les Français métropolitains et les mobilisés originaires d’Afrique du Nord (encore 70 % des troupes en février 1945) ; les pertes de janvier 1945 en Alsace déclenchent parmi les Européens d’Algérie des campagnes de presse : qu’attendent les Français de France pour s’engager ? De plus, les soldats dits « colonisés » constituent encore 30 % des effectifs à la fin de la campagne d’Alsace, alors même que les officiers coloniaux pressent le gouvernement d’accélérer le retour dans leur pays de ces hommes pour parer à leur mécontentement croissant. L’équipement, l’armement, le ravitaillement de la première armée, quelles qu’en soient les raisons (priorités réelles ou mauvaise volonté américaine), sont très insuffisants (contrairement à l’expérience de la campagne d’Italie), alors que la France de ce premier hiver après la Libération de Paris se débat dans d’énormes difficultés : transports rares, doublement de la mortalité infantile par rapport à 1944 dans certaines communes, salaires en baisse et rations officielles correspondant à la moitié des calories indispensables, sur fond de marché noir florissant. Le pouvoir d’achat de la solde des soldats dégringole. Claire Miot évoque les pillages commis en Alsace, les viols commis par les soldats en Allemagne (Algériens et Sénégalais sont largement accusés, comme l’ont été les soldats afro-américains de l’armée des États-Unis en Normandie, sur fond de racisme certainement porté à évacuer ou à relativiser d’autres crimes). Bilan des opérations de la première armée : même si la France obtient une place très limitée à Reims et à Berlin, lors de reddition de l’Allemagne nazie, même si sa zone d’occupation, réduite, est conquise de haute lutte, elle retrouve un rôle et une fierté qu’elle avait perdus. Selon Claire Miot, toutefois, le lien de confiance entre l’armée et la nation n’a pas été rétabli. D’autres difficultés graves l’attendent : la crise entre la métropole et son empire a été amplifiée par la guerre ; les soldats colonisés attendent de leur participation aux combats de la métropole des changements essentiels , les Européens installés dans les colonies attendent de leur participation au conflit le maintien de leur statut dominant. Si le général de Gaulle a toujours refusé de participer aux commémorations du Débarquement de Normandie, il a souhaité et inauguré en 1964 le mémorial du mont Faron .
Jean Le Grenot - Le 25 novembre 2021 à 15:46