opéra les 150 ans du festival de bayreuth
Josef Lehmkuhl
Il y a cent cinquante ans se déroulait le premier festival de Bayreuth consacré à la représentation complète du Ring de Richard Wagner : L’Or du Rhin, La Walkyrie, Siegfried et Le Crépuscule des dieux. Un spectacle novateur à bien des égards, tant sur le plan de l’architecture que sur ceux de la mise en scène et bien sûr de la musique.
Nombre de Parisiens ne s’y étaient d’ailleurs pas trompés et avaient fait le voyage, qu’ils fussent simples mélomanes ou correspondants de journaux. Nous suivrons leurs pas, après avoir envisagé l’histoire du projet de Wagner et la réalisation de ses quatre opéras. Il sera intéressant de connaître leurs jugements et de considérer ainsi toute l’influence qu’a eue ce premier festival sur les destinées musicales et esthétiques de la capitale.
Concevoir la salle d’opéra de l’avenir
Ce fut en juillet 1835 que Wagner découvrit la ville allemande de Bayreuth alors qu’il y séjournait entre une répétition à Magdebourg de La Défense d’Aimer et un périple à Carlsbad. Le lieu le charma d'emblée. Il se remémora bien plus tard dans un chapitre de son autobiographie, Ma Vie, les vives impressions que lui fit l’endroit : « Je n’oublierai jamais l’aspect délicieux que présentait Bayreuth sous les rayons du soleil couchant . » L’idée même du théâtre de Bayreuth vint très tôt à Wagner qui avait toujours cherché à améliorer le fonctionnement des opéras dans lesquels il avait œuvré.
Dès 1850, à l’âge de 37 ans, il évoquait, dans une lettre, l’idée de construire un théâtre de planche pour y faire représenter son futur opéra, la Mort de Siegfried, qui devint plus tard le cycle du Ring. A cette époque, il pensait déjà ce type d’édifice comme un moyen d’exprimer sa vision d’une œuvre d’art totale, contrôlée par lui dans chacune de ses dimensions. Ce fut la rencontre de son mécène Louis II de Bavière, le roi artiste, qui permit à Wagner de réaliser son rêve.
Le Théâtre de Bayreuth en 1876
Les travaux débutèrent le 22 mai 1872, le jour de son cinquante-neuvième anniversaire. Le projet longuement mûri proposait deux différences révolutionnaires avec les autres maisons d’opéra. La première fut l’abandon de la salle à l’italienne, qui avait été conçue pour permettre aux élites de se montrer dans une sorte de spectacle social. Ici, tout au contraire, en réutilisant la forme d’un amphithéâtre grec, Wagner voulut que chaque spectateur fût l’égal d’un autre.
Pour la première fois, la salle ne fut d’ailleurs plus éclairée, afin que tous puissent se concentrer sur l’œuvre elle-même. La deuxième caractéristique nouvelle renforça d’ailleurs cet effet de concentration vers la scène : il s’agissait d’une fosse d’orchestre qui fut enterrée afin que le spectateur n’eût à l’esprit que l’évolution dramatique des personnages et qui permit une fusion des timbres instrumentaux. L’idée de cette innovation avait déjà été énoncée par le compositeur André Grétry dans ses Mémoires ou Essais sur la musique en 1797. Qu’il connût ou non le livre du liégeois, Wagner fut le premier à appliquer ce principe.
La première du Ring en 1876Wagner proclama toujours son admiration pour la tragédie antique. Il la considérait comme un art véritablement total avec une forme d’unité artistique et spirituelle. Dans une célébration de plusieurs jours, elle réunissait poésie, musique, danse et exaltation du sentiment religieux. Wagner voulut retrouver tout ceci dans son Ring qu’il envisageait comme un équivalent allemand des tragédies antiques de Sophocle ou d’Eschyle. Au-delà de l’aspect purement générique, le cycle des quatre opéras de Wagner reprit d’ailleurs plusieurs aspects du théâtre grec, en particulier un récit construit autour de mythes fondateurs et des personnages principaux soumis à un destin tout-puissant.
Tableau La Révélation (Brunehilde découvrant Sieglinde et Siegmund) de Gaston Bussière
Pour sublimer cette œuvre exceptionnelle, la mise en scène, avec ses machineries nouvelles, avait été imaginée par Wagner lui-même. Dans les faits, le résultat s’avéra décevant. Beaucoup de critiques furent amusés par les Filles du Rhin ballottées sur une sorte de carrousel ou par le dragon Fafner apparaissant, dans Siegfried, plus comique que véritablement effrayant. Ce fut là peut-être le point le moins heureux de ce premier festival. La musique, quant à elle, fut une grande réussite. Wagner acheva dans ces quatre œuvres de dépasser les formes closes d’airs et de récitatifs. La musique d’opéra y devint véritablement un flux épousant à merveille les paroles du livret que Wagner avait lui-même écrites.
Parmi les parties les plus appréciées, on nota le prélude de l’Or du Rhin, le premier opéra du cycle. L’harmonie audacieuse de ce morceau frappa le public par sa construction sur une longue pédale mi bémol évoquant la naissance du monde. Cela eut un effet véritablement hypnotique. La Chevauchée des Walkyries et la Marche funèbre de Siegfried furent également remarquées comme de grandes évocations épiques. Les spectateurs les plus attentifs furent, quant à eux, fascinés par les leitmotive - ces mélodies qui reviennent et se modifient tout au long des quatre opéras, évoquant un contenu sémantique à chaque fois nouveau. Enfin, l’orchestration de l’ensemble fut unanimement saluée et Wagner avait même fait concevoir pour l’occasion un tuba plus grave que l’on appela désormais le tuba Wagnérien.
Les Parisiens présents à cette première
En 1876, les blessures de la guerre avec la Prusse demeuraient encore douloureuses. Wagner, lui-même, avait participé à cette sanglante humiliation en écrivant une comédie dont le titre était Une Capitulation. Depuis la défaite, son nom avait plus ou moins disparu des programmes des concerts à Paris. Son festival de Bayreuth, le sujet même de ses œuvres, pouvaient donc apparaitre comme la volonté de glorifier l’Allemagne et l’empereur victorieux Guillaume 1er. Néanmoins, les Français se pressèrent à Bayreuth. Ils furent une cinquantaine environ.
Certains ne goûtèrent pas le Ring et émirent des jugements négatifs. Le critique Albert Wolff, né en Allemagne et naturalisé Français, fut de ceux-là. Parfaitement germanophone, il trouva les livrets d’une lecture « indigeste » et les scènes d’un intérêt inégal. Ernest Guiraud, le grand ami de Bizet, peina, pour sa part, à y trouver des parties saillantes. Il suggéra que Wagner avait poussé à son extrême limite le récitatif obligé, jadis théorisé par Jean-Jacques Rousseau . Il ressort de ce type de critiques négatives que nombre de spectateurs français trouvèrent certaines parties des opéras de Wagner quelque peu ennuyeuses. Il en fut de même pour des spectateurs d’autres nationalités tels que Tchaïkovski.
Autour du piano de Henri Fantin-Latour représentant un groupe de wagnériens français. Emmanuel Chabrier est assis au piano et Vincent d’Indy est debout tenant une cigarette
D’autres Parisiens, au contraire, se montrèrent très enthousiastes. Ce fut le cas de Judith Gautier, de Catulle Mendès, de Camille Saint-Saëns ou de Vincent d’Indy. La première, fille du grand écrivain Théophile Gautier, était devenue depuis 1869 une intime de Wagner. N’ayant pas fait de compte rendu dans la presse, elle nota plus tard dans un de ses livres ce flatteur parallèle avec la Grèce antique :
"Ceux qui ont assisté à ces admirables représentations de 1876, où tout avait été préparé et dirigé par Wagner, ne les oublieront jamais. Une pareille solennité ne s’était pas reproduite depuis les grandes fêtes théâtrales de la Grèce Antique, et elle restera, dans l’avenir, pour l’histoire de l’art, un événement capital."
Catulle Mendès, le mari dont elle était séparée, fut quant à lui, très impressionné par les quatre opéras de Wagner. Dans son article écrit pour Le Gaulois, il souligna l'ambition gigantesque du Ring, la cohérence entre poésie dramatique et musique, ainsi que la portée mythique de l'œuvre.
Camille Saint-Saëns et Vincent d’Indy, qui s’opposèrent postérieurement dans leur rapport à l’œuvre wagnérienne, partagèrent pour l’heure un même enthousiasme à l’égard du spectacle qu’ils purent voir à Bayreuth. Saint-Saëns refusa les critiques nationalistes contre Wagner et son œuvre. Il considérait à cette époque qu'il valait mieux admirer le génie artistique plutôt que de le dénigrer par « chauvinisme ». Il devint cependant par la suite un farouche antiwagnérien. Vincent d’Indy, pour sa part, fut peut-être celui qui fut le plus marqué par son expérience à Bayreuth. Ce jeune homme de vingt-six ans fut conquis par ce spectacle total. Il en oublia même son idole de jeunesse, le compositeur Giacomo Meyerbeer.
Dans l’opéra français, Vincent d’Indy devint d’ailleurs un des plus grands propagateurs de l’esthétique wagnérienne, sachant se l’approprier et même la dépasser. Ses opéras Fervaal ou L’Etranger sont parmi les plus aboutis de leur époque. Ernest Chausson et Emmanuel Chabrier, deux de ses amis proches, suivirent également cette voie avec respectivement le Roi Arthus et Gwendoline. Citons également Ernest Reyer qui les avait précédés avec son admirable Sigurd dont le sujet fut le même que celui du Ring de Wagner mais dans lequel l’utilisation du système des leitmotive fut moins subtile. On y rencontre cependant un sens mélodique des plus agréables qui fit le succès de cet opéra à la fin du XIXème siècle et au début du XXème siècle…
Gwendoline
Emmanuel Chabrier (1841-1894). Compositeur - Mendès, Catulle (1841-1909) - Penin, Jean-Paul (1949-....) L'Empreinte Digitale - 1996
L'étranger
Vincent d' Indy (1851-1931). Compositeur - Chaboud-Crouzaz, Martine. Chanteur. Mezzo-soprano - Dauphin, Alexandra. Chanteur. Soprano Universal music France - P 2013
Les voies de l'opéra français au XIXe siècle
Hervé Lacombe (1963-....). Auteur - Fayard - 1997
Der Ring des Nibelungen : symphonic excerpts
Richard Wagner (1813-1883). Compositeur - Jordan, Philippe (1974-....). Chef d’orchestre - Stemme, Nina (1966-....). Chanteur. Soprano Warner music - [DL 2013]
Der Ring des Nibelungen
Richard Wagner, comp - Karajan, Herbert von (1908-1989) - Deutsche Oper Berlin. Chor Deutsche Grammophon - 2006
Le Ring, Wagner : nouveaux regards
- Editions Premières loges - 2020
L'Avant-scène. Opéra (1986) (2020)315
Par Matthieu Langlois, bibliothèque Andrée Chédid
16/07/2026